Mon ami Syd était au volant. Il faisait couvert, le jour allait disparaître sans nous avoir montré le soleil. Nous avancions pourtant sans la capote, à travers une de ces rues de ville avec des vieux pavés du début du siècle. La rue était étroite et en descente, on aurait dit qu'il n'y avait que nous dans toute la ville. On aurait dit que quelque chose se préparait...
Nous allions arriver à destination, Syd commençait à freiner mais je n'arrivait toujours pas à distinguer à quelle maison nous allions nous arrêter. C'est à ce moment là que j'ai perçu qu'il y avait un troisième passager avec nous. C'était une fille aux longs et raides cheveux noirs, elle paraissait assez pâle et son regard était profond. Ses yeux verts trahissaient son étrangeté malgré son comportement nonchalant.
"On y est enfin?" me dit-elle en se relevant, l'air confus comme quand on se réveille d'une sieste trop courte. C'était étonnant car je ne pensais pas la connaître, à première vue elle m'a semblé inconnue bien que familière. Syd venait de couper le moteur et de tirer le frein à main.
"Il faut croire..." lui répondis-je, sans pouvoir décrocher mon regard de la bride gauche de sa robe à fleurs qui glissait vers son coude.
"Ha! Bien!" continua-t-elle. Elle se leva et je pus remarquer les motifs à fleurs rouges et vertes de sa robe dont elle remonta ensuite la bride. Ensuite Syd et moi remirent la capote de la voiture et remontèrent les vitres en fermant les portes.
Clic, clac.
Syd ouvrit la porte de l'appartement, un de ces appartements mitoyens avec une façade limité à une porte et une fenêtre. Cela ne devait pas être plus large que quatre de mes pas. Une fois la porte grande ouverte la première chose qui attira mon attention était la lumière qui arrivait de la porte du jardin et qui éclairait le long couloir tapissé datant des les années cinquante. Syd déposa les clés sur une table, du côté droit, sous les escalier. Sur cette table il y avait un téléphone, le courrier et quelques bibelots vieillots.
"Excuse moi mais ça fait un moment que je me retiens... Où sont les toilettes?" dit-on timidement derrière moi.
"La première porte de ce couloir, juste là, tu vois?" lui dit Syd avec gentillesse.
Elle s'y précipita sans courir. En passant elle me frôla et c'est comme si son aura me pénétra à son passage. Un frisson me parcourait tout d'un coup. Elle s'excusa à nouveau et verrouilla la porte.
Syd se tourna vers moi:
"Elle est chouette hein oui? Tu veux boire un truc, une bière? Je t'en prie, monte et fais comme chez toi, je vais chercher quelques bouteilles à la cave..."
J'acquiesçai et montai à l'étage. La fenêtre de la façade éclairait mes pieds par derrière et à chaque pas mon ombre bondissait comme si je courrais. Pourtant je montais à mon aise, je devinais que la soirée allait être longue.
Arrivé à l'étage je découvrit le salon. C'était petit et simple. Au fond, une grande fenêtre partageait la largeur de l'appartement avec une porte qui donnait sur un petit balcon, d'où on pouvait voir les toits de la ville. Je distinguai la rivière qui traversait la ville comme un serpent fendant le sable. Les lumières s'allumaient une à une alors que l'obscurité venant du ciel approchait de plus en plus. Sous cette fenêtre un canapé à trois places rouge présentait quelques magazines divers: cinéma, musique, actualité.
Sur la gauche une petite table de chevet avec une lampe dont l'abat-jour me fit pouffer de rire... Il y avait dessus un dessin d'un paysage comme ceux qu'on dessine à la maternelle. Sur le mur de gauche se trouvait un autre canapé à trois places surplombé de quatre affiches. Deux affiches de films et deux musicales. Ainsi Freaks de Browning et Scarface de Hawks côtoyaient une affiche psychédélique de Cream et une version agrandie de la pochette de The Piper At The Gates Of Dawn. Ca m'a étonné et fait plaisir en même temps de me retrouver dans cette ambiance, je m'approchai du poster de Cream pour tenter de déceler le visage des trois musiciens parmi le chaos apparent de l'image haute en couleurs. Voilà, il est là, entre le "R" et le "E", mon guitariste préféré. Fier de l'avoir reconnu aussi facilement, je me permis de m'asseoir sur le canapé.
En face de moi, sur l'autre mur, il y avait encore quelques photos, plus petites. Je pus y apercevoir une photo des Who posant avec Hendrix, une image promotionnelle de Donovan et le visage aux lunettes noires de Bob Dylan. Il y avait aussi une photo de Syd à Londres, et une autre de lui devant son appartement un jour de soleil. Son sourire avait un air d'insouciance qui me paraissait bien obsolète, il véhiculait une odeur de passé. C'était une photo bien prise, la lumière était belle et rendait les couleurs chaudes.
"Tu peux mettre de la musique, si tu veux" criait Syd en quittant la cave. Le besoin pressant étant fini, la fille apparu dans le salon et ramassa deux disques qui traînaient sur la table-basse, au milieu de la pièce. Elle se dirigea vers le tourne disque sur ma droite et me demanda quel artiste me ferait plaisir. Mais elle n'attendit pas ma réponse et glissait déjà doucement son doigt fin le long des disques de Syd. Elle en tira Sgt Pepper's Lonely Hearts Club Band, inséra les deux disques à la place laissée vacante et dit:
"Je devine que toi et Syd ont les mêmes goûts, donc la question ne se pose même pas, en fait!"
En effet, cet album fait partie de mes préférés, mais comment a-t-elle pu trouver exactement celui que j'aurais choisi à cet instant précis, si ce choix avait été le mien?
La plage titulaire débuta alors que Syd arriva avec trois bouteilles de vin. Il m'avait pourtant proposé une bière mais lui aussi avait senti que finalement, le vin aurait mieux convenu au contexte général. En été, les journées sont longues, le vin est doux et on a plus de temps.
Elle s'assit à côté de moi et alluma un stick, et Syd ouvrit une des bouteilles. Chacun un verre à la main, la discussion s'engagea.