La réponse ne s'est pas fait attendre. Elle racontait ce qu'elle pouvait nous apprendre. "Il relate un voyage, qui a modifié la vision de quatre petits Anglais déjà noyés de succès. Ils auraient pu s'arrêter là, mais pour moi c'est une belle hymne à la musique. L'histoire de cet album ..."
Mais je n'écoutais plus. Etait-ce le vin qui frappait déjà à 9 heures du soir, où sa rhétorique qui m'avait pris dans un voyage incroyable? J'étais pris dans la conversation, comme passager d'un train qui me secouait à chaque virage. De longs cheveux noirs et des yeux verts. Mais où avais-je déjà bloqué sur ces traits? J'étais pris de réflexions sur elle et mon passé. On s'était déjà croisé.
Un moment, Syd se leva. Je n'écoutais plus la conversation, mes yeux fixés sur notre invitée. J'ai alors détourné enfin mon regard, pour voir Syd aller sur la terrasse et décrocher son téléphone.
"Alors, c'est quoi ton avis sur l'influence de la musique sur les moeurs de notre société?" me dit-elle. J'étais subjugué. Je n'ai jamais été bon pour donner une personnalité aux gens. Encore une fois j'ai cru qu'elle n'était qu'une fille de plus que Syd avait repêché je-ne-sais-où pour faire bonne figure dans les soirées, et sa beauté m'avait rempli de préjugés. Je l'ai donc rencontrée avant, et quelque chose m'avait certainement plus marqué que son physique. Quoi? Où? Mais il fallait bien répondre à sa question.
"Moi je pense que, bien que nos chansons préférées bouleversent l'adolescence, elles sont malheureusement loin de modifier fondamentalement les actions futures de leur audience. Les religions aussi, tu sais, n'ont pas su rendre l'homme meilleur..."
Mais tout en disant cela je ne pouvais déjà plus me détacher de son regard perçant, qui virevoltait entre Syd et mes mains gigotantes.
Syd revenait vers nous tandis que j'entreprenait de remplir nos verres vidés. Le stick tournait, mais ce n'est pas cela qui me plongeait dans un brouillard épais. Le soir nous avait rattrapé, et Syd venait de recevoir les instructions pour ce soir. Il remettait son téléphone en poche tout en reprenant son verre de vin à nouveau rempli.
"Nous allons reprendre la voiture, il faut aller chercher Alice, finalement elle n'a pas d'autre solution pour nous rejoindre. Vous venez avec?"
"Oui sans problème" lui ai-je dit sans hésiter. J'avais envie de la voir marcher. Elle... mais c'était quoi son nom en fait? Syd ne la nommait pas... Je ne pouvais pas demander son prénom à une fille après lui avoir parlé pendant plusieurs dizaines de minutes. J'aurais eu l'air malin, moi... D'autant que mon intuition se renforçait. Je l'ai déjà croisée sur un autre chemin. J'ai donc certainement dû apprendre son prénom. Même son nom.
Nous nous dirigions vers l'extérieur, et descendre les escaliers m'a semblé être une descente aux enfers. Mon esprit se torturait à reconstruire mes souvenirs pour tenter d'y détecter une trace de cheveux longs et raides, d'yeux verts, de robe légère à fleurs, de rhétorique posée et savante.
J'observait Syd ouvrir la porte du conducteur et s'installer. Que savait-il d'elle? Il l'a rencontrée dans le cadre de ses "actions civiques". Enfin c'est comme ça qu'il qualifie ce qu'il fait. Il milite contre le fascisme, et pour plus d'égalités entre les citoyens de la ville. Elle s'est attachée il y a quelques jours à la grille d'entrée d'un centre fermé pour y dénoncer les traitements réservés aux sans-papiers. Oui mais c'est tout ce qu'il a pu, ou peut-être ce qu'il a voulu, me dire sur elle.
Mais moi je n'ai pas pris part à des manifestations dans le coin ces derniers temps. Ce n'est pas de là qu'elle me hante.
En chemin elle me posa une question. La route me faisait glisser de gauche à droite sur le siège avant, plus on tournait et plus j'avais du mal à réunir mes pensées. "C'est loin, chez Alice?"
"Non, on y est bientôt, elle n'a pas pu venir à pied car elle s'est foulée la cheville la semaine dernière, tu sais, après l'émeute du centre fermé." répondit Syd à ma place, sans détourner son regard de la route.
Syd sait toujours quand j'ai la tête ailleurs. Il prend le relais aux meilleurs moments, c'est une des bases de notre amitié. Mais alors, aurait-il pensé à inviter Alice pour me permettre de coller un nom et un souvenir à ces longs cheveux raides? Ce qui est certain c'est qu'avec la petite amie de Syd avec nous, j'allais certainement avoir besoin d'une conversation ailleurs, et j'avais justement des choses à découvrir. Notre voyage fût effectivement court.
Au retour à l'appartement de Syd, il faisait à présent complètement noir. La lune et les étoiles étaient entrées en compétition pour donner le plus de singularité possible à cette nuit. J'étais décidé à ne pas la passer pour rien. J'étais déjà avec des personnes agréables. Avec du vin agréable, de l'herbe agréable. L'été pouvait commencer...